1. Désinstitutionnaliser la dépendance des personnes en situation de handicap. Quels sont les acteurs en présence et dans quelle relation s’inscrivent-ils ?
Les personnes en situation de handicap
- Ont été amenées à vivre souvent avec une conscience de soi très déficitaire sur les plans : corporel, émotionnel, intellectuel, relationnel, ceci dans un espace-temps le plus souvent très perturbé.
- Ont été marquées par le saut des échecs encourus sur le plan scolaire et éducationnel quelles que soient les bonnes volontés des uns et des autres, que ce soit en famille, à l’école, dans la société
En conséquence, pour s’adapter, elles adoptent la plupart du temps un comportement :
- Dépendant, sur la défensive, assujetti au regard des autres
- Ou plus rarement de révolte
- En tout cas où la mésestime de soi ou l’illusion sur ses capacités domine.
Les professionnels
- En tant que professionnels, nous avons le pouvoir du langage et nous sommes automatiquement identifiés par l’usager à celui qui sait (éducateur, maître, parent), sauf dans le cas où l’usager n’acceptant pas son handicap déprime ou se révolte.
- Nous avons dans la relation tendance à mésestimer le handicap de la personne qui, pour s’adapter, nous donne l’illusion qu’elle en sait plus qu’en réalité.
Armé de notre langage élaboré, nous pouvons très facilement et à notre insu, précipiter la personne en situation de handicap dans le rôle habituel de la dépendance ou de la contre-dépendance, selon qu’elle adhère ou non au projet que nous avons trop vite tendance à lui proposer.
Si nous voulons rompre le cercle vicieux de la dépendance et de la contre-dépendance, il nous faut radicalement changer de posture et passer de la position haute de celui qui sait ou croit savoir à la position basse de celui qui, ne sachant pas, veut apprendre avec l’autre considéré comme un être égal.
Il nous faut arrêter d’avoir des projets pour l’autre pour nous rassurer ou satisfaire notre besoin d’aider, sans même pouvoir le rejoindre et le connaître un peu, là où il est, avec ce qu’il vit.
En effet, que savons-nous de la vie intérieure de celui qui ne sait pas lire ou calculer ; de celui qui comprend à moitié ou de travers nos trop longs discours, de celui qui n’a que quelques mots ou quelques phrases à sa disposition pour se positionner dans le monde, ou de celui qui passe ses jours et ses nuits cloué au lit par son handicap, dépendant pour tous ses faits et gestes ?
Là est notre premier défi à relever avant de nous mettre à notre table de travail : nous rapprocher de l’autre qui n’est pas nous.
2. La participation des personnes en situation de handicap
Créé il y a près de 50 ans, le Centre lorrain d’hébergement comporte trois services : un SRNA (Service résidentiel de nuit pour adultes), un SRA (Service résidentiel pour adultes), un SLS (Service de logements supervisés).
Le Centre Lorrain implanté à Freylange, petit village de Lorraine belge, et à Arlon accueille 45 personnes en situation de handicap mental léger et modéré dont la grande majorité n’a plus de contact avec la famille. Bien connu au carrefour des trois frontières, l’habitat du Centre Lorrain se fond dans son lieu d’implantation, sans signe distinctif, favorisant ainsi l’intégration des usagers.
En fonction de leurs compétences et aspirations, les usagers sont répartis dans différentes maisons et appartements à Freylange et à Arlon.
Depuis toujours, le Centre Lorrain se fait un honneur de privilégier la démocratie et la vie privée des usagers de ses services.
Tout nouveau candidat usager à l’entrée au Centre présentera ses motivations et son projet de vie, qui feront l’objet d’un contrat s’il décide de venir habiter au Centre. Il fera le tour des différents pôles de vie en indiquant celui qui retient ses préférences.
Les différentes activités lui seront présentées et il indiquera celles vers lesquelles se tourne ses choix.
Il lui sera communiqué que les usagers exercent un pouvoir à égalité avec le personnel au sein de différents conseils répartis comme suit :
Le Conseil de Maison
- Ou pouvoir législatif, il regroupe tous les usagers qui érigent les lois de maisons et décrivent leur fonctionnement.
- Il est présidé par un pensionnaire élu par ses pairs.
- Un membre du personnel assistera avec voix consultative au Conseil de Maison. Ils fixeront ensemble l’ordre du jour des réunions et en assumeront ensemble le respect.
- Il a le pouvoir de fixer les lois ou règles de cohabitation entre les pensionnaires. Ainsi par exemple pour les sorties et rentrées, les allées et venues dans les lieux privés, l’usage de l’alcool dans les pôles de vie etc…
- Le Conseil de Maison peut présenter lui-même les mesures nécessaires pour sanctionner les infractions à ces lois ou règles. Dans tous les cas, il doit donner son avis sur toute loi ou règle nouvelle qui concerne les pensionnaires.
- Toute modification des règles ou lois qu’il établit ne sera d’application qu’après accord de la direction.
- Il se réunit le mercredi soir tous les 15 jours.
- La participation de chaque pensionnaire y est obligatoire.
Le Conseil d'Encadrement
- Il est composé du président du Conseil de Maison et de 4 autres pensionnaires élus par leurs pairs au Conseil de Maison, de l’animateur de service et du directeur.
- Il peut se réunir sans la présence d’un membre du personnel et du directeur pour la présentation de toute requête ou tout avis qu’il estimera devoir prendre dans l’intérêt des pensionnaires..
- Il est organe de consultation permanente des pensionnaires du Centre. Il a le pouvoir de veiller à l’application des règles et des lois de cohabitation.
- Il a le pouvoir de prendre les mesures d’urgence qui s’imposent entre chaque Conseil de Maison.
- Il intervient pour tout ce qui concerne l’intérêt propre des usagers tout en ayant une mission d’encadrement par rapport aux autres usagers d’où son appellation.
- Il peut intervenir pour solutionner des conflits personnels lorsque ceux-ci mettent en danger la cohabitation entre pensionnaires.
- Il peut se réunir pour débattre en appel d’une mesure d’urgence prise à l’égard d’un ou plusieurs pensionnaires après présentation de l’ordre du jour par deux membres du Conseil d’Encadrement.
Ainsi, le Conseil d’animation du personnel doit avoir l’accord du Conseil d’encadrement des usagers pour :
- L’entrée d’un nouvel usager
- L’engagement d’un nouveau membre du personnel
- L’attribution des lieux d’habitations aux usagers
- Divers points relatifs aux intérêts particuliers des usagers
- Il n’a pas autorité pour exclure un usager sans l’accord de la direction et du conseil d’animation, cela étant du ressort du Conseil de justice.
Le Conseil d’Encadrement gère avec l’aide d’un membre de la Direction toute plainte à propos d’un autre usager ou même d’un membre du personnel.
N.B. En cas de divergence entre le Conseil d’Encadrement des usagers et le Conseil d’Animation du personnel, le Conseil d’Administration peut être amené à trancher.
Exemples du pouvoir des usagers :
- Le refus par le Conseil d’Encadrement d’engager un futur membre du personnel préconisé par la Direction et qui n’aura pas lieu, suite à l’avis négatif rendu par le Conseil d’Encadrement des usagers à propos de cette personne.
- Ou autre exemple, le refus par les usagers de l’inscription” Centre Lorrain” sur une camionnette, décision prise en Conseil d’Administration sans concertation avec les usagers et estimé “marginalisant” par ces derniers. Cet évènement provoqua une petite révolution et la démission de plusieurs membres du Conseil d’Administration d’alors. Une majorité des membres se prononça pour l’effacement de l’inscription.
Le Conseil de Justice
Il est composé de :
- Deux usagers élus par leurs pairs
- Deux membres du personnel dont le directeur ou son représentant.
Il a le pouvoir de prendre des sanctions nécessaires vis-à-vis d’un pensionnaire qui manque à la loi édictée par l’Assemblée générale du Conseil de Maison.
Il donne éventuellement des sanctions et décide des réparations à effectuer autant pour protéger la collectivité que pour aider la personne qui s’est portée hors la loi. En d’autres termes, il tient compte dans son verdict de la sécurité et du bien-être de l’ensemble des pensionnaires tout en veillant à traiter dans la mesure du possible le problème de la personne qui s’est mise hors-la-loi.
Le pensionnaire convoqué peut pour sa défense se faire accompagner de la personne de son choix.
A souligner toutefois que ce conseil ne se substitue pas à la justice du pays lorsque la faute est du ressort de ce dernier (cas de viol ou violence grave).
Le Conseil d'Animation
- Il regroupe l’ensemble du personnel
- Il est présidé de droit par le directeur. Il a pour mission la gestion pédagogique quotidienne en relation étroite avec la direction.
- Le Conseil d’animation reçoit régulièrement les informations pédagogiques, sociales et économiques nécessaires à son action et à sa dynamisation.
- Il assure la bonne coordination du travail et la cohérence de l’action collective. Il est consulté lors de chaque nomination d’un membre du personnel.
3. Concrètement
Chaque usager est appelé à occuper une place librement en prenant part aux décisions qui concernent directement son existence, c’est-à-dire ses lieux de vie, ses compagnons et compagnes de vie et ceux qui veulent s’instituer comme ses aidants.
En ce qui nous concerne, c’est de cette volonté que découlera notre action concrète, ainsi :
- Les différents conseils et les pouvoirs qu’ils permettent d’exercer concrètement pour chaque usager
- Les lieux d’habitation choisis et négociés par les intéressés, qui correspondent au plus près de leurs compétences et de leurs aspirations, ainsi que de leur évolution personnelle
- Un large éventail d’activités proposées qui doit offrir à chacun la possibilité de trouver chaussure à son pied (la seule obligation étant d’avoir une occupation la journée) en veillant à garder une ouverture sur le monde (voir le tennis de table, le sport… et les journées réalisées avec les écoles)
- Un atelier bien-être dont l’objectif est le développement de la conscience personnelle des participants par l’attention à soi et à l’autre, tant sur le plan corporel, émotionnel, intellectuel, relationnel et environnemental; l’animateur veillera à mettre les participants en relation entre eux en évitant la relation de dépendance à lui-même.
Cela étant, un contrat entre l’usager et le Centre Lorrain est élaboré. Celui-ci s’établit d’abord sur un consensus basé sur des fondements relationnels. Il veille à tenir compte du désir de la personne qui, consciente d’elle-même, devient le sujet de sa propre vie.
C’est seulement par défaut et quand la personne se porte hors la loi, hors conscience d’elle-même et des autres, que nous avons pour mission, le plus respectueusement possible, de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour la remettre en relation avec elle-même, son environnement et ses semblables.
